Denis Levaillant
Biographie

Compositeur et pianiste français né à Paris en 1952, il a depuis 1973 développé un catalogue  d’oeuvres très variées couvrant un vaste champ d’expression (opéra, ballet, orchestre symphonique, ensembles de chambre, choeurs, solistes, électroacoustique, pièces radiophoniques).

Il débute l’étude du piano à 6 ans, enregistre à 12 ans les Valses nobles et sentimentales de Ravel et joue les concerti de Mozart avec son professeur, Magdeleine Mangin, qui l’initie également aux bases de l’écriture (harmonie, contrepoint).

Au début des années 70 il renonce à la filière classique et se passionne pour la danse, le jazz, l’improvisation, le cirque. De cette période de formation « in vivo » il tirera la matière de son livre L’improvisation musicale paru en 1980, devenu une référence sur le sujet. Il signe également en 1973 sa première oeuvre radiophonique, Circus Virus, pour l’Atelier de Création de France Culture, début d’une longue collaboration créatrice avec la radio, qui l’amènera à obtenir le Prix de la RAI au prix Italia en 1988  pour Speakers. Il obtient parallèlement une maîtrise de philosophie (1974).

Au début des années 1980 il se lance dans l’aventure du spectacle vivant et crée avec sa compagnie Bleu 17 des spectacles musicaux mêlant la voix chantée, le théâtre, la magie, les instruments, la lumière, le son, dans une forme nouvelle. Depuis Deux Pièces à Louer créé en 1983, il a signé une quinzaine de spectacles singuliers, marqués par un imaginaire fort – jusqu’au dernier né, Un petit rien-du-tout tout neuf, créé au Théâtre du Rond Point en avril 2006. Parmi eux certains eurent un grand retentissement, notamment Les Passagers du delta, créé en trio avec les musiciens de jazz américains Barre Phillips et Barry Altshul, et son opéra O.P.A. Mia, créé en 1990 au Festival d’Avignon dans une mise en scène d’André Engel et des décors d’Enki Bilal.

Il élargit sa palette d’expression en participant aux débuts des traitements numériques sur le son (à l’INA-GRM), et en appliquant ces nouvelles techniques à l’écriture instrumentale : de Piano Transit (1983) jusqu’au récent ElektroSpacePiano (2003), en passant par Drama Symphony (1995), cette recherche est restée constante dans son travail.

Il entame avec Les Pierres noires, pour choeur mixte (1984) une recherche originale sur l’harmonie et la polyphonie vocale, qu’il n’a cessé depuis d’approfondir.

Ces années foisonnantes le voient également nouer de nombreuses collaborations avec des chorégraphes (D.Bagouet, D.Petit, C.Marcadé, B.Lefèvre...) et des metteurs en scène (notamment Alain Françon).

Au début des années 1990 il consacre l’essentiel de sa création à l’écriture symphonique et instrumentale. Naissent alors des oeuvres importantes comme son concerto pour piano Echo de Narcisse (1995), son quatuor à cordes n°2 Le Clair, l’Obscur (1997), son Concerto pour orchestre Paysages de Conte (1998), ainsi que le Tombeau de Gesualdo, pour contre-ténor et douze voix mixtes (1994). Il débute une collaboration avec l’éditeur Frédéric Leibovitz, qui lui permet de voir l’essentiel de son catalogue enregistré être régulièrement synchronisé dans l’audiovisuel. L’Ensemble Intercontemporain et le Musée du Louvre lui commandent en 1995 une musique pour le dernier film muet de Fritz Lang, La femme sur la lune. En 1999 il produit à nouveau un spectacle d’une soirée entière, Eloge de la Radio, créé au Festival Présences 2000.

En 2002 l’Opéra de Paris lui commande un ballet symphonique, La Petite danseuse, qui connait un grand succès. En 2005 il compose l’Opéra de la lune, pour orchestre et récitant, d’après un conte de Jacques Prévert (commande de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France).

 

Villa Médicis 1983 (hors les murs, New York City)

Prix Italia 1988

Sociétaire définitif de la Sacem 1998

 



Entretien avec Denise Luccioni

En musique on dit encore "avant-garde". Etes-vous d'avant-garde ? Je suis auteur.

Ce n'est pas une réponse ! Si, pour moi créer c'est à la fois briser une tradition et la continuer, surtout en musique.

Vous dites "auteur", pas "compositeur" ? "Composer" semble un peu restrictif, la musique n'est pas que chimie.

Préférez-vous l'alchimie ? Pour sa quête, oui, sa poésie. La musique n'est pas seulement une architecture des sons, c'est surtout une langue. LA langue?

Vous croyez au "néo" ? Certainement pas ! Mais ce mouvement traduit une tendance profonde de notre époque qui appelle la réunion plus que la rupture. La musique doit retrouver l'expression, et avec elle un public plus large.

Le passé vous pèse ? Il me nourrit et m'encombre. La musique est sans doute l'art où les modernes sont le plus écrasés par les anciens. Dans une société vivante, ce serait aux modernes de choisir les anciens, de les faire entendre.

Comme pianiste, vous n'avez pourtant pas suivi un itinéraire classique. Quand j'interprète, je choisis, je m'identifie, je me conduis donc encore en auteur, de programmes, de spectacles. C'est la seule manière pour moi de rester vivant, je place les oeuvres que je joue en résonance avec ma propre musique.

Etes vous le même dans l'improvisation ? Tout à fait. Plus j'avance, plus j'entrevois des correspondances. Le piano appelle cette ouverture. Une grande partie de mon énergie vient de cette source, de ces libertés quotidiennes.

Liberté, énergie, on pense au jazz. Oui, et on peut ajouter rythme. Je joue en public depuis 1969 et j'ai trouvé beaucoup de vraie musique dans le jazz, bien des leçons.

Vous refusez la spécialisation ? Le marché nous y contraint tous, mais je résiste comme un beau diable. Je me considère plutôt comme un musicien "généraliste", pour qui jouer et écrire sont des activités complémentaires, vitales.

Vous aimez la technologie ? Elle a envahi la cité, aucun musicien aujourd'hui n'y échappe. Mais il y a souvent mystification : un nouveau son ne fait pas une nouvelle musique. L'informatique ne saurait remplacer le geste.

Mais le son a une place de plus en plus importante dans la musique. Bien sûr. Je pense même que le son, de l'enregistrement à la diffusion, en passant par le traitement, fait partie intégrante de l'écriture et que la révolution de l'enregistrement a été aussi radicale pour la musique que les recherches formelles.

Donc la radio intéresse le musicien. J'irais jusqu'à dire que la radio devrait être faite par des musiciens, même la radio de paroles. Berceau à ses débuts de toutes les recherches sonores, elle demeure par sa variété, son caractère hétérogène et théâtral, un domaine très riche encore de découvertes.

Et l'image ? C'est un support d'avenir pour la musique. Pour sa diffusion, bien sûr, mais aussi pour sa création : voilà un territoire largement inexploré.

Le concert serait donc aujourd'hui une forme désuète ? Je pense que tout événement musical en public rend nécessaire un travail de représentation. Mon premier concert a été un spectacle. Depuis, j'ai participé à une bonne quarantaine de ces aventures, comme collaborateur (théâtre, danse) ou auteur à part entière.

On est loin de la musique pure. Le rêve de la pureté absolue, c'est une musique qu'on lit pour soi. Cette pratique se perd, inexorablement.

Quelle est la forme d'expression qui vous intéresse le plus ? Aujourd'hui, certainement l'opéra. Je peux y appliquer tous mes savoirs : l'écriture vocale, la polyphonie, la dramaturgie de l'instrumentation, la technique électroacoustique, la diffusion sonore. J'ai un très grand désir de renouvellement dans ce domaine.

(entretien réalisé en 1990 et toujours d'actualité!)